Civilisation française

Jean-Michel Blanquer

Albin Michel, 2025, 192 pages, 17,90 € – numérique 10,99 €

 

Habiter la maison France

Que reste-t-il de commun entre des citoyens que tout semble séparer ? Dans Civilisation française, Jean-Michel Blanquer répond par une conviction forte. La France n’est ni une économie, ni une juxtaposition de communautés, ni un territoire livré aux seules appartenances particulières. Elle est une civilisation, une maison bâtie au fil des siècles, reçue en héritage par chaque génération et confiée à notre responsabilité commune. Cette lecture parle directement aux valeurs de la République, à la laïcité, à l’école, à l’éducation populaire et à tout ce qui permet encore à des femmes et à des hommes différents de se reconnaître citoyens d’un même pays.

Jean-Michel Blanquer connaît cette maison de l’intérieur. Juriste, professeur de droit public, ancien recteur des académies de Guyane et de Créteil, ancien directeur général de l’Essec, ministre de l’Éducation nationale de 2017 à 2022, il inscrit son propos dans une fidélité ancienne à l’institution scolaire et à la transmission. Toute sa trajectoire dit la conviction d’un homme pour qui l’école demeure l’un des grands lieux de l’émancipation républicaine. Non parce qu’elle distribuerait seulement des connaissances, mais parce qu’elle donne à chacune et à chacun les moyens de se tenir debout, de comprendre le monde, de nommer les choses, de résister aux assignations et d’entrer pleinement dans la communauté civique.

La thèse de l’ouvrage s’appuie sur la grande leçon de Fernand Braudel. La France tient par trois composantes qui se répondent et se soutiennent. Le territoire d’abord, qui n’est pas seulement une étendue administrative, mais une mémoire incarnée, une géographie affective, un ensemble de paysages, de villes, de campagnes, de mers, de montagnes et d’outre-mer où s’est déposée une histoire collective. Le langage ensuite, que Jean-Michel Blanquer place au cœur de la continuité nationale. La langue française n’est pas le privilège d’une élite. Elle est un bien commun, une demeure verbale, une puissance de liaison, apprise, partagée, travaillée par l’école de la République. Elle permet à des histoires particulières de ne pas rester enfermées en elles-mêmes et de rejoindre une parole commune. La République enfin, qui donne à cette longue construction un corps de principes, la souveraineté du peuple, l’égalité des citoyens, la liberté de conscience, la neutralité de l’État, la dignité de toute personne humaine.

Pour les personnes qui suivent ou animent la formation Valeurs de la République et Laïcité, cet ouvrage constitue un appui solide, à la fois intellectuel, civique et pédagogique. Il permet de mieux comprendre ce que la laïcité protège, ce que la République transmet et ce que l’éducation populaire rend possible lorsqu’elle fait circuler les savoirs. Nous y lisons que l’école obligatoire et gratuite voulue par Jules Ferry ne fut pas seulement une réforme institutionnelle, mais un véritable acte de civilisation. Nous y retrouvons l’idée essentielle selon laquelle la neutralité de l’État n’efface pas les convictions, mais garantit à chaque citoyen la liberté de croire, de ne pas croire ou de changer de conviction. Nous y voyons aussi que l’égalité ne se proclame pas dans l’abstraction. Elle se construit par l’accès aux savoirs, par la maîtrise de la langue, par l’exercice de l’esprit critique et par la capacité offerte à chacun de comprendre les règles communes.

Jean-Michel Blanquer défend un universalisme qui ne méprise pas les enracinements, mais les relie au bien commun. La laïcité apparaît alors dans sa vérité profonde. Elle n’est pas une arme dirigée contre les consciences, ni une hostilité envers les religions, ni une froide procédure administrative. Elle est la condition d’une fraternité possible entre citoyens différents. Elle permet de vivre ensemble sans exiger de chacun qu’il renonce à son intériorité. Elle rappelle seulement que l’espace commun ne peut être confisqué par aucune appartenance particulière et que la puissance publique doit demeurer la maison impartiale de tous.

L’auteur ne dissimule pas les périls. Les fractures sociales, les séparations territoriales, les crispations identitaires, l’affaiblissement du sentiment national, le règne de l’immédiateté et le sentiment d’impuissance publique menacent la vitalité démocratique. Jean-Michel Blanquer nomme l’un des grands poisons de notre temps, cette impression que les décisions collectives n’auraient plus de prise sur le réel. Mais il refuse tout fatalisme. Il ne cède ni à la plainte nostalgique ni à l’abandon désabusé. Une civilisation peut s’épuiser, mais elle peut aussi retrouver sa force intérieure lorsque les citoyens acceptent de renouer les fils de la transmission, de l’écoute, de l’effort commun et de la confiance civique.

Une image traverse le livre, celle des ouvriers d’un chantier médiéval. L’un casse des pierres, l’autre taille des blocs, le troisième participe à une œuvre qui le dépasse. Dans nos échanges réciproques de savoirs, la question nous est posée à chacune et chacun. Subir, façonner ou construire ensemble. À sa manière, Civilisation française nous rappelle que la République n’est pas seulement un régime politique, mais une tâche quotidienne, une exigence de lucidité, une fidélité active à ce qui nous relie. Ce livre nous appelle, avec force et clarté, à choisir l’œuvre commune.

Yonnel Ghernaouti

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