
Des hommes, des femmes, nos libertés
Laura El Makki, Nathalie Wolff, ill. Elsa Oriol & Pancho, préf. Dominique Simonnot
Dalloz, 2022, 206 pages, 25 €
Neuf droits fondamentaux, de la justice à l’intimité, racontés par celles et ceux qui les ont arrachés. Dans Des hommes, des femmes, nos libertés, Laura El Makki et Nathalie Wolff font dialoguer le droit et la littérature, quand Elsa Oriol et Pancho leur prêtent des visages. Un ouvrage de mémoire civique, qui rappelle qu’aucune liberté ne nous fut jamais offerte et qu’aucune ne se conserve sans être reprise.
Il existe une manière d’enseigner les libertés qui les vide de leur sang. Elle consiste à les aligner comme des articles et à les laisser dormir dans le marbre des frontons républicains. Laura El Makki et Nathalie Wolff ont pris le chemin inverse, voulant que chaque droit garde la trace des corps qui l’ont porté, des voix qui l’ont réclamé, des procès et des exils qui l’ont rendu possible.
Laura El Makki est écrivaine et professeur à Sciences Po. Familière des grandes existences littéraires, elle sait raconter une vie sans la réduire à ses dates. Nathalie Wolff enseigne le droit public à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines Paris-Saclay. Le volume est né d’un séminaire qu’elle avait créé en 2017 pour éprouver le dialogue insoupçonné du droit et de la littérature, et mettre la technicité des textes à la portée de tous. De cette rencontre naît un livre qui n’est ni un manuel ni une anthologie, mais une traversée.
Neuf libertés en composent l’armature. Le droit à la justice, la dignité, les libertés d’aller et venir, de disposer de son corps, de religion et d’expression, les droits à l’éducation, à un environnement sain et à l’intimité. L’égalité occupe le centre du dispositif, et Mona Ozouf y est convoquée pour rappeler la circularité qui lie liberté et égalité. Être libre suppose d’admettre que l’autre le soit également. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, puis la Constitution de 1795, énoncent que la loi doit être la même pour tous, qu’elle protège ou qu’elle punisse. Magnifique promesse, dont Coluche disait la vanité en observant que certains sont plus égaux que d’autres.
La justice ouvre la marche. Thémis, la balance, le glaive et le bandeau traversent les siècles avant que ne surgissent le procès de Nuremberg, le désastre d’Outreau et cette juridiction sauvage qu’est devenu le tribunal d’Internet. André Gide, dans ses souvenirs de cour d’assises, avait déjà mesuré l’abîme entre les mots pauvres de l’accusé pauvre et la langue riche des magistrats. Dominique Simonnot, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, le prolonge avec les comparutions immédiates, où la colère vient à la bouche de qui ne comprend pas et ne sait se faire comprendre. L’égalité devant la justice se joue là, dans la maîtrise de la langue, ce qui suffirait à justifier toute entreprise de partage des savoirs.
La dignité prolonge cette inquiétude. Cesare Beccaria, Victor Hugo et Robert Badinter à la tribune de l’Assemblée nationale composent la longue marche vers l’abolition de la peine de mort. La controverse de Valladolid et le destin de Saartjie Baartman rappellent que l’humanité de l’autre a dû être démontrée avant d’être reconnue. Rien n’interdit de penser que ce travail demeure devant nous.
Le chapitre sur la liberté religieuse retiendra celles et ceux qui travaillent les valeurs de la République. Les auteures y déroulent l’histoire passionnelle des rapports entre l’État et les cultes, de Denis Diderot à la conception française de la laïcité défendue par Georges Clemenceau, du financement des cultes au contentieux scolaire devenu miroir social. L’arrêt Kokkinakis contre Grèce, qui sépare le témoignage du prosélytisme abusif, montre une laïcité qui n’est pas une hostilité mais une architecture de la coexistence. La liberté de conscience y apparaît pour ce qu’elle est, un droit qui protège le croyant autant que l’incroyant, et la neutralité du service public pour ce qu’elle rend possible, l’accueil égal de tous.
Vient le droit à l’éducation, la promesse la plus haute. De Nicolas de Condorcet à la loi du 28 mars 1882, de Jules Ferry à Maria Montessori, se dessine une conviction tenace, l’instruction délivre. L’injonction de Victor Hugo, ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons, ne relève pas de l’ornement. Le livre rappelle que les enfants enfermés reçoivent infiniment moins d’heures d’enseignement que leurs camarades libres, et que l’inclusion des élèves handicapés demeure un chantier ouvert. L’émancipation par les savoirs se mesure toujours à celles et ceux qu’elle n’atteint pas encore.
Le droit à l’environnement sain, avec Jean-Jacques Rousseau, Henry David Thoreau, Rachel Carson et Michel Serres, introduit le temps long et le souci des générations qui ne votent pas encore. Le droit à l’intimité referme la traversée par une méditation sur la surveillance. Le Panoptique de Jérémy Bentham, Benjamin Constant, George Orwell, l’affaire Snowden et la traçabilité des données dessinent une vigilance nécessaire. Protéger ou contrôler, la frontière se déplace sans cesse, et l’esprit critique demeure notre seul instrument de discernement.
Il faut dire enfin la beauté de l’objet. Les portraits peints d’Elsa Oriol et les fusains de Pancho ne se contentent pas d’accompagner le texte, ils regardent le lecteur. Louise Michel, Olympe de Gouges, Rosa Parks, Malala Yousafzai et Harvey Milk entrent dans ces pages comme dans une assemblée.
Ce que cet ouvrage transmet le mieux tient en peu de mots. Nos libertés ne sont pas des propriétés, ce sont des relais. Elles ont été conquises par des vies particulières, souvent modestes, parfois brisées, et elles ne durent qu’aussi longtemps que d’autres acceptent de les reprendre. Dans un réseau où les savoirs circulent en réciprocité, la leçon prend un relief singulier, car quiconque transmet une liberté la tient déjà de quelqu’un. Reste la seule question qui vaille. À qui la passerons-nous ?
Yonnel Ghernaouti
