
École privée – École publique-Le dualisme scolaire en France-Histoire et paradoxes
Gérard Bouchet, Eddy Khaldi (préf.)
L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2026, 182 pages, 20 €
Avec École privée – École publique–Le dualisme scolaire en France-Histoire et paradoxes, Gérard Bouchet propose bien davantage qu’une histoire institutionnelle de l’enseignement français. Son livre, publié chez L’Harmattan dans la collection « Débats laïques » et préfacé par Eddy Khaldi, examine une contradiction qu’il place au cœur de notre modèle éducatif : comment une République qui affirme le caractère laïque de son enseignement public en est-elle venue à financer durablement des établissements privés, pour une large part confessionnels, auxquels elle reconnaît une mission d’enseignement ?
Ancien formateur d’enseignants, auteur d’une thèse consacrée aux fondements de la laïcité et fondateur de l’Observatoire de la laïcité Drôme-Ardèche, Gérard Bouchet connaît intimement l’histoire scolaire. Cela se lit dans la construction méthodique de l’ouvrage. Plutôt que de commencer par les controverses contemporaines, il remonte aux sources : Ancien Régime, Révolution, XIXe siècle, grandes lois scolaires, affirmation de l’école républicaine, puis compromis du XXe siècle composent une chaîne historique dont chaque étape éclaire la suivante.
Le mot « dualisme » est essentiel. Il ne désigne pas seulement la coexistence d’un enseignement public et d’un enseignement privé. Il renvoie à deux logiques que l’auteur juge difficilement conciliables lorsqu’elles sont placées sur un pied financier comparable : d’un côté, un service public organisé au nom de l’intérêt général et soumis au principe de neutralité ; de l’autre, des établissements relevant de personnes privées ou d’associations et pouvant revendiquer un « caractère propre ». Toute la démonstration suit la manière dont cette coexistence, admise au nom de la liberté de l’enseignement, s’est accompagnée d’un financement public croissant.
L’ouvrage rappelle l’importance des textes fondateurs du XIXe siècle, depuis les lois Guizot et Falloux jusqu’aux lois républicaines de la fin du siècle. Pour Bouchet, l’histoire française de l’éducation est traversée par une tension permanente entre la liberté de créer des établissements d’enseignement et la volonté de construire une école commune, gratuite, laïque et destinée à former des citoyens. Cette tension ne disparaît jamais : elle change de vocabulaire, de cadre juridique et de rapport de forces.
Le cœur du livre se situe autour de la loi Debré du 31 décembre 1959. L’auteur y voit un tournant majeur : le passage d’une coexistence entre deux réseaux à un système dans lequel des établissements privés sous contrat participent à une mission d’enseignement tout en bénéficiant d’un financement public. La loi Debré proclame effectivement la liberté de l’enseignement et organise les rapports entre l’État et les établissements privés ; son architecture a ensuite été intégrée au Code de l’éducation. Gérard Bouchet examine les développements de ce dispositif, les décisions politiques et juridiques qui l’ont consolidé et les mécanismes qui ont, selon lui, élargi la place de l’enseignement privé confessionnel.
Sa thèse est nettement assumée. Bouchet estime que le principe de « libre choix » des familles, fréquemment invoqué dans le débat public, a favorisé une lecture de plus en plus individualisée de l’éducation, alors que l’école publique procède, selon lui, d’une conception collective : construire un espace commun, former des citoyens et assurer une égalité de traitement. Il y voit l’un des symptômes d’une transformation plus générale du rapport au service public : l’école, institution de la République, risquerait de devenir une offre parmi d’autres soumise à la concurrence et aux choix des usagers.
Le lecteur doit toutefois garder à l’esprit qu’il s’agit d’un essai engagé. L’auteur ne dissimule pas son point de vue et emploie parfois un vocabulaire de combat lorsqu’il évoque le cléricalisme, les concessions faites à l’enseignement catholique ou certains accords passés avec ses représentants. Cette vigueur fait la force du livre, mais invite aussi à distinguer les faits historiques et juridiques de l’interprétation qui en est proposée. Le cadre constitutionnel français reconnaît simultanément le devoir de l’État d’organiser l’enseignement public, gratuit et laïque et la liberté de l’enseignement ; le Conseil constitutionnel a précisément eu à rechercher la conciliation de ces principes, notamment dans ses décisions de 1977 et 1994.
L’intérêt majeur de l’ouvrage tient donc aux questions qu’il oblige à poser. Qu’est-ce qu’un service public d’éducation ? Jusqu’où peut aller le financement public d’établissements dotés d’un caractère propre ? Comment garantir la liberté de conscience des élèves, des familles et des personnels ? Le financement crée-t-il des exigences particulières en matière de contrôle ? Et comment préserver une véritable mixité sociale lorsque les établissements obéissent à des logiques de recrutement différentes ?
Les derniers chapitres montrent que Gérard Bouchet ne considère pas le sujet comme un simple héritage historique. À ses yeux, il engage l’avenir de l’école républicaine. La concurrence entre établissements, la différenciation sociale, le poids des réseaux confessionnels et la question du contrôle de l’argent public dessinent un paysage dans lequel le dualisme scolaire devient, au-delà d’une organisation administrative, un véritable choix de société.
On peut partager ou discuter ses conclusions ; il est plus difficile d’éluder les documents et les questions qu’il met sur la table. En 182 pages, l’auteur restitue près de deux siècles de controverses et montre combien les mots « liberté », « égalité », « laïcité » ou « service public » changent de portée selon la manière dont on les articule. À une époque où l’école est souvent abordée par l’urgence – résultats, programmes, discipline, recrutement, moyens –, ce livre rappelle qu’elle demeure aussi le lieu où une société décide ce qu’elle veut transmettre, à qui, par qui et au nom de quels principes.
Yonnel Ghernaouti
