Et enfin la laïcité – De la domination du religieux contestée à l’émancipation laïque réalisée

Jacques Ducol

L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2026, 296 pages, 27 €

La laïcité, ou la lente conquête de la conscience libre

Avec Et enfin la laïcité, Jacques Ducol retrace une histoire longue de l’émancipation humaine, depuis les premières résistances à la domination du religieux jusqu’à l’affirmation moderne de l’autonomie politique, de la liberté de conscience et de l’école laïque. Son livre rappelle que la laïcité ne se réduit ni à une technique juridique ni à une querelle française sur les signes religieux. Elle est une architecture de liberté, construite au fil des siècles pour que nul pouvoir spirituel ne puisse dicter sa loi à tous, mais aussi pour que chacun puisse croire, ne pas croire, changer de conviction et vivre parmi les autres en citoyen égal.

Jacques Ducol cherche moins à expliquer un principe qu’à retrouver le mouvement profond qui l’a rendu possible. Sa réflexion refuse d’isoler la laïcité de l’histoire sociale, de la philosophie politique, des conflits de souveraineté et de la lente affirmation de l’individu comme sujet de droit. Une société devient laïque lorsque la communauté politique cesse de recevoir ses règles d’une transcendance imposée et accepte de les produire elle-même par la raison, la délibération et le droit commun.

Cette histoire commence bien avant la République française. Jacques Ducol remonte au droit antique et suit la séparation progressive du spirituel et du temporel. Hobbes, Spinoza, Condorcet, Hegel, Marx, Gramsci, Freud ou Jaurès jalonnent une même interrogation. Comment conquérir l’autonomie sans nier la profondeur des croyances, mais sans accepter qu’une croyance particulière devienne la mesure obligatoire de tous.

Docteur en philosophie et professeur agrégé, Jacques Ducol a consacré plusieurs ouvrages à Paul Valéry, Antonio Gramsci, Pier Paolo Pasolini et Oscar Wilde. Ce voisinage intellectuel éclaire une méthode attentive aux tensions entre conscience individuelle, culture, croyance et émancipation.

L’un des apports les plus féconds du livre consiste à replacer la religion dans sa complexité. Elle apparaît comme expérience, institution, imaginaire, force sociale et parfois puissance politique. Cette pluralité évite de confondre la foi intime avec l’emprise institutionnelle. La laïcité n’exige pas la disparition du religieux. Elle exige que le religieux renonce à gouverner la totalité du corps civique. À cet endroit se joue la liberté de conscience. Celle-ci reconnaît à chacun un droit égal à habiter le monde selon sa conscience, dans les limites communes fixées par la loi.

La loi de décembre 1905 apparaît moins comme un point de départ que comme l’aboutissement politique d’une maturation. Jacques Ducol rappelle combien la séparation des Églises et de l’État a permis de transformer un affrontement historique en règle de liberté. La puissance publique ne tranche plus entre les vérités spirituelles. Elle garantit le libre exercice des cultes et n’en privilégie aucun. Cette neutralité fonde l’égalité civique. Le croyant n’est pas diminué par sa foi, l’athée n’est pas suspect d’absence de morale, l’agnostique n’a pas à justifier son incertitude. Tous relèvent de la même loi parce que l’État ne possède aucune compétence pour décider du salut des âmes.

Cette distinction demeure capitale aujourd’hui, tant le mot laïcité est chargé de sens contradictoires. Jacques Ducol défend une conception exigeante, attachée à la liberté absolue de conscience et à l’indépendance du politique. La neutralité s’impose aux institutions publiques et à leurs agents dans leurs fonctions. Elle ne saurait devenir une injonction générale à l’effacement des citoyens. La laïcité ne vise pas l’uniformité des consciences, mais leur égalité en droit.

Le livre prend une force particulière lorsqu’il aborde l’école. L’école laïque est l’espace où l’enfant apprend à se déprendre des évidences reçues, à distinguer savoir et croyance, démonstration et conviction, fait et opinion. Cette distinction n’humilie aucune spiritualité. Elle donne à chacun les moyens de penser avec davantage d’autonomie. L’école laïque ne fabrique pas des consciences identiques. Elle prépare des citoyens capables de discuter, de douter, d’argumenter et de résister aux simplifications.

Cette dimension éducative rejoint directement la question de l’émancipation. Une liberté demeure fragile lorsque les savoirs sont inégalement distribués, lorsque la précarité sociale réduit l’horizon des choix, lorsque les discriminations assignent certains citoyens à une origine, une religion supposée, un sexe ou une condition. La République ne peut donc se satisfaire d’une égalité seulement déclarée. L’esprit laïque trouve sa pleine cohérence lorsqu’il rencontre la justice sociale, l’accès à l’éducation, la dignité et la lutte contre toutes les formes d’assignation.

C’est ici que la fraternité prend un relief particulier. Souvent reléguée derrière la liberté et l’égalité, elle peut être comprise comme l’expérience concrète de leur mise en relation. La laïcité ne consiste pas à vivre côte à côte dans une froide indifférence. Elle rend possible un monde commun dans lequel les différences cessent d’être des privilèges ou des condamnations. La fraternité civique commence lorsque personne ne demande à l’autre d’abandonner sa conscience pour appartenir à la communauté nationale. Elle suppose en retour que nul ne réclame pour sa conviction un pouvoir supérieur à la loi commune.

Le livre appelle néanmoins la discussion critique. Son inscription dans la tradition rationaliste conduit parfois à envisager le religieux surtout depuis ses formes institutionnelles et ses conflits avec l’autonomie politique. Les expériences spirituelles individuelles auraient pu recevoir davantage d’attention. Cette réserve permet de mieux distinguer critique des pouvoirs religieux et suspicion envers les croyants. Une laïcité fidèle à elle-même doit combattre toute domination sans produire de nouvelles exclusions.

La question des discriminations mérite la même exigence. Défendre la neutralité de l’État ne suffit pas si certaines personnes demeurent renvoyées à leur origine ou à leur appartenance réelle ou supposée. La liberté de conscience exige que chacun puisse être reconnu comme sujet avant d’être classé dans une catégorie. L’émancipation par les savoirs prend ici tout son sens, puisqu’elle donne davantage de puissance pour comprendre le monde, exercer son jugement et participer à la vie collective.

Et enfin la laïcité rappelle ainsi que la République n’est pas seulement un ensemble d’institutions. Elle est aussi une discipline démocratique de la relation. Elle demande que nous apprenions à vivre avec des désaccords qui ne disparaîtront jamais. Le croyant, l’incroyant ou celui qui doute n’ont pas besoin de partager une même vision du sens ultime de l’existence pour appartenir au même monde politique. Ils doivent reconnaître à chacun une égale dignité et accepter que la loi commune ne soit la propriété d’aucune conscience particulière.

La force du livre de Jacques Ducol tient finalement à cette conviction. La laïcité n’appauvrit pas l’espace intérieur, elle l’ouvre. Elle ne demande pas aux religions de se taire, elle leur retire le droit de commander à tous. Elle ne promet pas une société débarrassée des conflits, elle fournit un cadre pour qu’ils puissent être arbitrés sans guerre des absolus. Elle n’abolit ni la foi, ni le doute, ni l’espérance. Elle place au-dessus de leurs différences la liberté de conscience et l’égalité des droits. À l’heure où les appartenances peuvent devenir des frontières et les convictions des armes identitaires, cette leçon retrouve une urgence particulière. La laïcité n’est pas une clôture dressée entre les êtres. Elle est la possibilité politique d’un espace commun où nul n’a besoin de renoncer à sa conscience pour rencontrer celle des autres.

Yonnel Ghernaouti

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