Laïcité et droits des femmes – L’autonomie en question

Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès (dir.)

L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2026, 262 pages, 26 €

 

La laïcité ne garantit pas mécaniquement l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle lui offre cependant un cadre décisif, à condition que la liberté de conscience et l’universalité des droits s’appliquent réellement à toutes et à tous. Tel est le fil directeur de cet ouvrage collectif qui met en relation histoire des religions, droit, féminisme et expériences de terrain.

Quand l’autonomie devient le critère

Dirigé par Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès, Laïcité et droits des femmes rassemble des textes de philosophes, d’historiennes et historiens des religions, de juristes, d’essayistes, de responsables associatifs, de journalistes et de militantes. Cette pluralité de signatures donne au livre la forme d’un dossier argumenté autant que d’un manifeste. Sa question centrale est simple à formuler, mais difficile à épuiser : une femme peut-elle être tenue pour pleinement libre lorsqu’une tradition, une communauté, une autorité religieuse ou une pression familiale définit à sa place ce qu’elle doit porter, croire, accepter ou taire ?

L’autonomie dont il est ici question ne signifie ni isolement ni indifférence aux appartenances. Elle désigne la capacité juridique et concrète de choisir sa vie, de disposer de son corps, de consentir, de refuser et, surtout, de changer d’avis. Cette précision est essentielle. La liberté n’existe pas seulement lorsque le droit proclame qu’un choix est possible ; elle suppose aussi que ce choix puisse être exercé sans intimidation, exclusion, violence ou dépendance matérielle.

La laïcité comme espace commun

L’un des intérêts majeurs du volume consiste à rappeler que la laïcité ne se réduit ni à la neutralité de l’État ni à la séparation instituée par la loi du 9 décembre 1905. Elle organise un espace politique dans lequel aucune croyance ne peut devenir la loi de tous. Elle protège la liberté de croire, de ne pas croire, de pratiquer un culte, mais aussi de quitter une religion ou de contester une prescription présentée comme sacrée.

Cette protection intéresse directement les droits des femmes. Dans de nombreuses sociétés, les normes relatives à la sexualité, au mariage, à la filiation, au vêtement ou à la mobilité ont longtemps été formulées et interprétées par des autorités masculines. Les contributrices et contributeurs étudient cette histoire et ses prolongements contemporains. Le livre insiste sur une difficulté réelle : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 comme la loi de 1905 n’ont pas été conçues, à leur origine, comme des instruments spécifiques d’émancipation féminine. Il a fallu que les féministes s’en saisissent, en révèlent la portée inachevée et exigent que l’universel annoncé devienne un universel effectif.

Un parcours en cinq mouvements

La première partie examine la manière dont plusieurs traditions religieuses ont contribué à sacraliser un ordre sexué et à maintenir les femmes dans une position subordonnée. Elle donne aussi la parole à des femmes croyantes qui interrogent leurs institutions de l’intérieur. La deuxième partie croise laïcité et droits des femmes autour de la séparation des Églises et de l’État, du droit commun et de ce que Catherine Kintzler nomme la « respiration laïque ».

La troisième partie élargit l’analyse à la scène internationale. Elle aborde l’influence de la religion sur le statut des femmes, la portée du droit international, la voix des femmes aux Nations unies et les effets du relativisme culturel. Plusieurs chapitres sont consacrés à l’Iran, à l’Afghanistan et à la qualification de l’apartheid sexuel. La quatrième partie s’attache à des terrains très actuels : le voile, la mixité, le sport, l’école et la fabrication du consentement. La cinquième revient aux principes, afin de montrer comment la laïcité, l’égalité et l’universalité des droits peuvent servir de points d’appui à l’action.

Une thèse forte qui appelle la discussion

Le livre ne dissimule pas son orientation. Il considère que les religions ont historiquement renforcé les systèmes patriarcaux et que le relativisme culturel peut conduire à tolérer des atteintes aux droits fondamentaux. Certaines formulations, notamment sur le féminisme islamique ou sur le voile, susciteront l’adhésion, la réserve ou la contradiction. Il faut y voir une invitation à travailler les désaccords plutôt qu’à les éviter.

La discussion gagnera toutefois à distinguer plusieurs niveaux : la règle religieuse et les usages sociaux qui en sont faits ; la liberté revendiquée par une adulte et la contrainte imposée à une mineure ; le droit de porter un signe et les pressions qui empêchent de ne pas le porter ; la neutralité exigée des agents publics et la liberté des usagers. Sans ces distinctions, le débat se transforme vite en affrontement de mots. Avec elles, il redevient un exercice de raison publique.

Transmettre la laïcité par des situations concrètes

Pour celles et ceux qui porte haut et fort les couleurs des valeurs de la République et la laïcité, cet ouvrage offre une matière féconde. Il permet de quitter les définitions abstraites pour examiner des situations où plusieurs libertés semblent entrer en tension. Qui décide ? Le consentement est-il libre et éclairé ? La personne peut-elle refuser sans danger ? La règle invoquée relève-t-elle du droit, d’une croyance ou d’une coutume ? L’État protège-t-il chacun de manière égale ?

Ces questions ne dispensent pas de connaître les textes ; elles permettent de mieux les faire vivre. L’égalité entre les femmes et les hommes, la liberté de conscience et la laïcité ne sont pas trois thèmes juxtaposés. Ils se rejoignent chaque fois qu’une personne doit pouvoir se déterminer sans subir la volonté d’un groupe. Le mérite principal de Laïcité et droits des femmes est de rappeler que les principes républicains se jugent à leurs effets concrets, particulièrement pour celles dont la parole, le corps ou la liberté restent soumis à des pouvoirs qui prétendent parler en leur nom.

Yonnel Ghernaouti

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