
Mickaëlle Paty – Émilie Frèche
Albin Michel, 2024, 208 pages, 17,90 €, poche 7,90 € – numérique 7,90 €
Samuel Paty, la classe et la République à hauteur d’élève
Sélection Le Monde des livres parmi les meilleurs livres de 2024 et Prix des Hussards noirs 2025, ce livre ne parle pas seulement d’un assassinat. Il parle de l’École, de la parole donnée aux élèves, de la République lorsqu’elle tient encore debout devant la peur, de la laïcité lorsqu’elle cesse d’être une formule institutionnelle pour redevenir une exigence concrète de liberté, de justice et de dignité. À travers Le Cours de Monsieur Paty, Mickaëlle Paty et Emilie Frèche restituent non seulement la vérité d’un homme, mais la grandeur fragile d’un métier, celui qui consiste à former des consciences libres.
Mickaëlle Paty, sœur de Samuel Paty, porte ici une parole de réparation, de vérité et de vigilance. Son enquête, conduite avec une ténacité bouleversante, cherche à rendre à son frère ce que le vacarme médiatique, les lâchetés administratives, les prudences politiques et les falsifications numériques avaient commencé à lui retirer, son honneur de professeur. À ses côtés, Emilie Frèche, romancière, scénariste et réalisatrice, déjà engagée dans une œuvre attentive aux violences racistes, antisémites et aux fractures de la société française, donne au récit une tenue littéraire qui n’affaiblit jamais la rigueur du dossier. Ensemble, elles ne composent ni un monument froid ni un réquisitoire aveugle. Elles proposent un livre nécessaire, traversé par la douleur, mais gouverné par une volonté de comprendre.
Le cœur de l’ouvrage tient dans une évidence que trop de commentaires ont occultée. Samuel Paty n’a pas provoqué. Il a enseigné. Il n’a pas cherché à humilier. Il a transmis. Il n’a pas opposé des croyants à des non-croyants. Il a travaillé, dans le cadre de l’enseignement moral et civique, sur la liberté d’expression, le droit, la règle, la conscience, la limite et la responsabilité. Le titre même du cours, autour d’une situation dilemme, disait déjà la méthode. Être ou ne pas être Charlie. Non pour imposer une appartenance, mais pour apprendre à penser le conflit des valeurs, à distinguer le droit de l’émotion, la critique de l’injure, la caricature de la haine, la conviction personnelle de la loi commune.
Cette précision est essentielle pour la formation Valeurs de la République et Laïcité (VRL). La laïcité n’est ni une arme contre les religions ni une indifférence molle à l’égard des croyances. Elle est le cadre qui permet à chaque conscience d’exister sans dominer l’autre. Elle protège la liberté de croire, de ne pas croire, de changer de conviction, d’interroger les dogmes, de discuter les idées, de refuser les intimidations. Elle garantit aussi la neutralité du service public, non comme effacement de l’humain, mais comme condition de l’égalité entre les citoyens. Dans une classe, cette neutralité ouvre un espace où l’élève n’est pas assigné à son origine, à sa famille, à sa religion supposée, à son quartier, à son nom ou au regard des autres. Il devient un sujet capable de jugement.
Le livre montre avec force que l’émancipation par les savoirs n’a rien d’abstrait. Elle se joue dans un cours, dans une question posée, dans une image analysée, dans une parole encadrée, dans une discussion tenue malgré les tensions. Elle suppose des professeurs formés, soutenus, protégés. Elle suppose aussi des institutions capables de nommer les faits, de résister aux pressions, de ne pas abandonner ceux qui incarnent la loi commune au contact quotidien du réel. La tragédie de Samuel Paty révèle une chaîne de renoncements, de retards, d’aveuglements et de peurs. La formule « pas de vague » devient alors le symptôme d’une République qui hésite à se défendre elle-même, alors que sa vocation n’est pas de faire taire les conflits, mais de les civiliser par le droit.
Pour le RERS Centre Essonne, dans l’esprit de l’éducation populaire, Le Cours de Monsieur Paty constitue un support précieux. Il rappelle que le savoir n’appartient pas aux seuls experts, que la citoyenneté se travaille, que l’esprit critique s’apprend, que la fraternité ne peut naître sans vérité. À Évry-Courcouronnes comme ailleurs, dans des villes où se rencontrent des histoires, des cultures, des mémoires et des fragilités sociales différentes, ce livre invite à construire des lieux de parole exigeants, accessibles, respectueux, mais jamais complaisants devant l’intimidation ou la haine.
Sa portée est aussi sociale. Défendre la laïcité, c’est défendre les plus vulnérables contre toutes les assignations. Défendre la liberté d’expression, c’est défendre la possibilité pour chacun de sortir de l’héritage subi afin de choisir sa propre voie. Défendre l’École, c’est défendre un service public qui ne trie pas les consciences, mais leur donne les moyens de se former. Défendre Samuel Paty, c’est défendre chaque éducateur, chaque formateur, chaque bénévole, chaque citoyen qui croit encore que la parole juste peut faire reculer l’obscurité.
La force de ce livre tient à son refus du confort. Il oblige à regarder l’enchaînement des faits, la puissance du mensonge, la vitesse des réseaux, la solitude d’un homme, puis la responsabilité collective. Il n’appelle pas à la peur, mais à la clarté. Il ne demande pas la vengeance, mais la justice. Il ne transforme pas Samuel Paty en icône lointaine, il le rend à sa fonction la plus haute, celle d’un professeur qui préparait des élèves à devenir libres.
La chute la plus forte tient peut-être là. Une République ne se mesure pas seulement à ses lois, mais à sa capacité de protéger celles et ceux qui les transmettent. Lorsque la classe demeure un lieu de liberté, la cité respire encore. Lorsque le professeur est abandonné, c’est toute la promesse républicaine qui vacille. Le Cours de Monsieur Paty nous remet face à cette tâche immense et lumineuse, faire vivre la liberté de conscience, non comme une devise gravée au fronton des bâtiments, mais comme une pratique quotidienne, fraternelle, courageuse, offerte à toutes et à tous.
Yonnel Ghernaouti
