Nos combats pour la République

– Un appel à se dresser face aux défis de notre temps : populismes, antisémitisme, laïcité, démocratie, violences faites aux femmes et aux enfants…

Aurore Bergé

Éditions Robert Laffont, 2025, 166 pages, 18,50 € – numérique 12,99 €

Une ministre en exercice écrit pour sa fille de deux ans et découvre qu’elle écrit pour nous tous. Sous le récit d’une année politique fracassée par la dissolution, Nos combats pour la République pose la question que l’éducation populaire connaît le mieux, celle de savoir ce que nous transmettons lorsque nous transmettons la République.

Il existe des livres qui naissent d’une thèse et d’autres qui naissent d’une question d’enfant. Celui-ci appartient à la seconde famille. Aurore Bergé anticipe le jour où sa fille, deux ans à peine, lui demandera ce qu’elle fait de ses journées, et cette anticipation devient la matrice de l’ouvrage. Le procédé produit un déplacement salutaire, parce que répondre à un enfant contraint à parler sans jargon et sans abri. Nous connaissons cet exercice dans les réseaux d’échanges réciproques de savoirs, où un savoir ne vaut rien tant qu’il n’a pas trouvé le chemin d’une autre intelligence.

Née en 1986, formée à l’Institut d’études politiques de Paris, députée des Yvelines depuis 2017, Aurore Bergé a présidé le groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, dirigé le ministère des Solidarités et des Familles, puis pris en charge l’Égalité entre les femmes et les hommes et la Lutte contre les discriminations, portefeuille qu’elle occupe toujours ç cette heure (juillet 2026). Ce parcours nourrit la matière du livre et en dessine la limite, puisque nous lisons une femme de pouvoir qui écrit depuis le pouvoir, ce que l’ouvrage n’a jamais l’indélicatesse de masquer.

La trame est celle de six mois de vertige institutionnel, de la défaite européenne à la dissolution du 9 juin 2024, vécue comme une amputation, puis aux semaines comptées de Michel Barnier. Ce récit de l’intérieur a une vertu pédagogique certaine, car nous y voyons comment une majorité se défait, comment un front républicain se négocie ou se refuse, comment une coalition se bricole entre des sensibilités que tout séparait la veille. La Ve République y apparaît pour ce qu’elle est, une mécanique de contrepoids dont la lenteur nous protège parfois de nos emportements.

Le passage le plus utile à une formation Valeurs de la République et Laïcité tient en une mise en garde à double tranchant. Aurore Bergé refuse de choisir entre ceux qui abandonnent la laïcité et ceux qui la détournent.

La première négligence livre l’espace commun aux pressions confessionnelles et abandonne les jeunes filles à des injonctions que la loi devrait tenir à distance.

La seconde transforme un principe d’émancipation en instrument de stigmatisation, singulièrement envers les musulmans.

Cette double vigilance recoupe l’équilibre de la loi de 1905, la liberté de conscience de chacun d’un côté, la neutralité de l’État et de ses agents de l’autre. L’auteure affirme ici davantage qu’elle n’établit, mais la formule désarme les deux contresens les plus tenaces.

Le cœur battant de l’ouvrage se trouve dans les pages consacrées aux violences faites aux femmes. Le procès de Mazan y prend valeur de ligne de fracture, et la tenue de Gisèle Pelicot valeur de leçon civique. Aurore Bergé rappelle qu’une campagne législative entière a pu se dérouler pendant que cinquante et un hommes comparaissaient pour des viols répétés, sans que la question devienne un objet de débat public. Ce silence est le scandale qu’elle désigne. Elle écrit aussi, sobrement, qu’elle sait de quoi elle parle, et cette phrase engage sa propre histoire sans étalage. Elle en tire une conviction de méthode, changer notre droit pour changer notre culture. Un texte privé de travail social demeure pourtant lettre morte, comme aucun travail social ne tient sans le socle d’un droit clair.

La résurgence de l’antisémitisme depuis le 7 octobre occupe des pages fermes. L’auteure soutient que ce combat ne saurait être délégué aux Juifs eux-mêmes, formulation qui rejoint l’intuition républicaine la plus ancienne, selon laquelle une atteinte portée à l’un est une atteinte portée à tous. Elle relie cette exigence à un féminisme universaliste, refusant que les droits des femmes soient tenus pour un particularisme occidental. La cohérence est réelle. Elle se paie toutefois d’une brutalité de trait envers La France insoumise, là où la démonstration réclamerait moins de rhétorique de tribune.

La protection de l’enfance referme ce faisceau, avec les écrans, la pornographie en ligne et le harcèlement qui poursuit les adolescents jusque dans leur chambre. L’esprit critique ne se décrétant pas par la loi, le plaidoyer pour l’éducation mérite d’être entendu. Le livre tient surtout sa chair de quelques visages, le maire de Castillon-la-Bataille aux prises avec la pauvreté des enfants, celui de Rouez dans la Sarthe qui n’a plus de médecin, l’épicerie-boulangerie devenue le dernier commerce d’un village. L’égalité républicaine se mesure à la distance qui sépare un habitant du service public le plus proche, et à Évry-Courcouronnes comme à Rodez la promesse vaut ce que vaut sa mise en œuvre.

Reste la question du statut de ce texte, plaidoyer écrit par une responsable en exercice, à un moment où sa parole était contestée et où une procédure judiciaire, close depuis par un non-lieu, alimentait la rumeur. Cette position d’énonciation ne disqualifie rien, mais elle oblige à tenir les deux bouts, l’engagement sincère et l’exercice de justification. Le livre ne cherche guère les causes économiques et sociales du vote pour le Rassemblement national, il en constate la puissance et appelle à y résister. Un atelier de partage des savoirs gagnera à le confronter à des lectures sociologiques et historiques plutôt qu’à le recevoir comme une parole close.

Une interrogation traverse pourtant ces pages et continue de nous travailler bien au-delà de la lecture. Quels républicains serons-nous ? Non pas quels républicains nous avons été, mais quels républicains nous consentirons à devenir devant les enfants qui nous regardent faire. C’est à cette hauteur, celle d’une fillette qui apprend les mots et apprendra bientôt les principes, que la République se joue véritablement. Le livre a placé la barre exactement là. Il nous revient de ne pas l’abaisser.

Yonnel Ghernaouti
Retour en haut
Aller au contenu principal