Rites et République : réenchantons l’unité nationale

Samuel Mayol

L’Harmattan, coll. Des Hauts et Débats, 2025. 176 pages, 19 €

Faire Nation sans rites : mission impossible ?

La République a longtemps cru pouvoir tenir debout par la seule force de ses principes. Avec Rites et République : réenchantons l’unité nationale, Samuel Mayol rappelle qu’un peuple ne dure pourtant pas avec des idées seulement : il dure aussi avec des gestes, des rendez-vous, des paroles, des cérémonies et des souvenirs partagés qui transforment progressivement la coexistence en communauté politique. Le livre dérange parce qu’il ose nommer ce que beaucoup pressentent : un certain vide symbolique s’est installé dans nos sociétés contemporaines, laissant parfois la fraternité se déliter et le besoin d’appartenance chercher ailleurs les formes collectives que la République peine désormais à proposer.

Samuel Mayol prend ainsi la République suffisamment au sérieux pour refuser qu’elle demeure une magnifique architecture juridique, intacte dans ses principes mais désertée dans ses affects. Son livre tient à la fois du diagnostic et du pari. Il rappelle que la durée d’une cité ne dépend pas seulement de la qualité de ses lois, mais également de la force des liens qui permettent à celles-ci d’être comprises, désirées et vécues. Il existe des jours où la République administre, compte et réglemente ; il en existe d’autres où elle rassemble et donne à chacun le sentiment d’appartenir à une histoire plus vaste que la sienne. C’est de cette seconde République que parle Samuel Mayol, celle qui donne chair à la liberté, consistance à l’égalité et souffle à la fraternité.

Une communauté politique a besoin de symboles

Le cœur de son propos repose sur une intuition anthropologique ancienne : toute communauté qui veut durer doit savoir transformer une mémoire en expérience partagée. Les sociétés humaines ont toujours compris la puissance du geste répété, de la parole solennelle, du calendrier qui scande l’année et des signes qui relient les générations.
Samuel Mayol ne plaide évidemment pas pour le retour d’un sacré religieux imposé à tous. Il défend au contraire la possibilité d’une ritualité civique compatible avec la laïcité, capable de rassembler sans demander à quiconque de renoncer à ses convictions. Cette proposition conduit à reconsidérer certains préjugés contemporains. Dans son désir d’émancipation, la République a parfois regardé avec méfiance le rite, l’émotion collective ou la cérémonie, soupçonnés de masquer des rapports de domination ou des entreprises de manipulation. L’auteur ne nie pas ces risques. Il souligne simplement que l’absence de formes communes produit elle aussi des effets : solitude sociale, défiance, éloignement des institutions et multiplication d’appartenances concurrentes offrant leurs propres signes, leurs propres fêtes et leurs propres récits.

La question devient alors profondément politique. Une société peut-elle vivre durablement dans la seule rationalité administrative ? Suffit-il de proclamer des principes pour qu’ils deviennent une culture commune ? La loi peut garantir des droits et établir des obligations ; elle ne peut pas, à elle seule, produire un sentiment d’appartenance.

Lorsque le citoyen devient un simple usager

Cette interrogation traverse tout l’ouvrage. Naître, devenir majeur, s’unir, transmettre, entrer dans la citoyenneté ou quitter ce monde constituent autant de passages auxquels les sociétés ont traditionnellement donné une forme symbolique. Lorsque ces moments ne sont plus considérés que comme des formalités administratives, quelque chose du rapport entre l’individu et la communauté se transforme.

Le citoyen risque alors de devenir progressivement un usager, la collectivité un prestataire et la fraternité une abstraction inscrite au fronton des bâtiments publics.
Samuel Mayol, en observateur du lien social, montre comment ce vide peut se creuser sans bruit. Les grandes dates nationales demeurent mais leur intensité faiblit ; les cérémonies existent encore mais elles sont parfois davantage regardées que vécues. La commémoration peut se séparer du quotidien et la mémoire nationale devenir une affaire de spécialistes tandis qu’elle devrait être l’affaire de tous.

Le paradoxe tient pourtant au fait que les Français continuent d’éprouver un puissant désir de rassemblement. Fêtes locales, événements sportifs, marches silencieuses, commémorations spontanées ou grands moments collectifs montrent régulièrement combien demeure vivace la recherche d’une émotion commune. Nous n’avons donc probablement pas perdu le goût du collectif ; nous éprouvons plutôt des difficultés à lui donner des formes durables susceptibles d’être reconnues par tous.

La laïcité n’est pas un désert symbolique

C’est sur ce point que l’ouvrage peut être particulièrement utile dans le cadre d’une formation Valeurs de la République et Laïcité.

Samuel Mayol invite en effet à penser la laïcité autrement que comme une simple technique de neutralisation des convictions religieuses. Elle constitue naturellement une condition juridique de coexistence, mais elle peut aussi être envisagée comme l’organisation d’un espace commun permettant aux différences de vivre ensemble.

La République n’a pas vocation à devenir un désert symbolique pour demeurer laïque. Elle doit garantir la pluralité des croyances et des convictions sans en privilégier aucune, mais elle doit également être capable de proposer un langage commun, des emblèmes, des moments partagés et des cérémonies dans lesquels chaque citoyen puisse se reconnaître.

Le défi consiste donc à produire du commun sans fabriquer de l’uniformité.
Cette distinction est essentielle. L’unité républicaine n’exige pas que tous les citoyens pensent de la même manière, pratiquent la même religion ou partagent les mêmes références culturelles. Elle suppose en revanche l’existence de quelques principes et expériences suffisamment communs pour permettre aux différences de cohabiter.

La devise « Liberté, Égalité, Fraternité », le drapeau tricolore, La Marseillaise, le 14 Juillet, les cérémonies du 11 Novembre ou du 8 Mai ne sont pas de simples accessoires institutionnels. Ils appartiennent à un langage symbolique permettant à des individus très différents de se reconnaître momentanément comme membres d’une même communauté politique.

Transmettre sans fabriquer un roman national

Samuel Mayol refuse cependant toute nostalgie d’un passé imaginaire dans lequel la France aurait vécu dans une unanimité heureuse. L’histoire républicaine est faite de conflits, de débats, de ruptures et de conquêtes. Ses symboles eux-mêmes ont souvent été disputés avant de devenir communs.

L’auteur considère néanmoins qu’une République qui ne sait plus transmettre laisse progressivement la place à des récits concurrents, souvent beaucoup plus simples et plus identitaires. Lorsque les institutions ne proposent plus de récit collectif susceptible d’articuler le passé, le présent et l’avenir, d’autres discours occupent le terrain. Certains promettent de restaurer une communauté homogène en désignant ceux qui n’en feraient pas partie.

La question des rites rejoint alors directement celle de la prévention des replis identitaires.
Il ne suffit pas de dénoncer le communautarisme ou les fractures de la société. Encore faut-il proposer des expériences communes suffisamment fortes pour que chacun puisse trouver sa place dans l’espace républicain sans devoir chercher exclusivement son appartenance dans une communauté particulière.

Réinventer plutôt que restaurer

Le projet de Samuel Mayol n’est donc pas de restaurer mécaniquement les cérémonies du passé. Il appelle plutôt à une véritable créativité civique.
Nos sociétés ont profondément changé. Les anciennes formes de sociabilité ne peuvent être reproduites telles quelles. Il faut donc imaginer des cérémonies, des fêtes et des moments collectifs capables de parler aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui tout en transmettant l’héritage républicain.

L’auteur connaît évidemment l’objection. Toute cérémonie publique peut devenir mise en scène ; toute célébration collective peut glisser vers la propagande. L’histoire du XXe siècle a suffisamment montré avec quelle facilité le pouvoir peut instrumentaliser les symboles.

Mais Samuel Mayol retourne la question : faut-il pour autant abandonner tout le champ symbolique ?

Dans un univers saturé d’images, de réseaux sociaux, de groupes affinitaires et de récits concurrents, la République ne peut probablement pas demeurer silencieuse. Elle doit apprendre à parler sans imposer, à rassembler sans exclure, à commémorer sans figer le passé et à célébrer sans transformer le citoyen en spectateur.

Faire du citoyen un participant

Ce point est probablement l’un des plus féconds du livre. Samuel Mayol ne demande pas nécessairement davantage de cérémonies ; il souhaite surtout qu’elles soient vécues autrement.

Une cérémonie civique n’est pas seulement un discours prononcé devant un monument. Elle peut être une véritable pédagogie de la citoyenneté. Elle associe un lieu, une histoire, des gestes, des paroles et une mémoire. Elle permet de rendre sensible ce qui resterait autrement abstrait.

La question de la participation devient alors fondamentale.

Un rite républicain ne peut véritablement fonctionner que s’il permet à chacun d’y entrer sans devoir renoncer à son histoire personnelle. Il doit créer un sentiment d’appartenance qui ne soit ni contraint ni exclusif.

On retrouve ici une interrogation centrale pour toute réflexion sur la laïcité : comment construire une unité politique qui respecte la diversité des appartenances ?

La République n’efface pas les différences ; elle crée les conditions permettant de ne pas être enfermé dans celles-ci.
La République est aussi une culture

Samuel Mayol écrit également contre une certaine paresse républicaine qui consisterait à se réfugier derrière la pureté des principes pour éviter de travailler la culture commune.
Car la République n’est pas seulement un ensemble de règles juridiques. Elle est aussi une histoire, des pratiques, des institutions, des œuvres, des gestes et des récits. Une culture ne se conserve pas spontanément : elle se transmet.

L’école occupe naturellement une place essentielle dans cette transmission. Non pas pour fabriquer une adhésion obligatoire, mais pour donner aux futurs citoyens les moyens de comprendre le monde politique auquel ils appartiennent. Pourquoi célèbre-t-on le 14 Juillet ? Que commémore le 11 Novembre ? Pourquoi la devise républicaine associe-t-elle liberté, égalité et fraternité ? Pourquoi Marianne ? Pourquoi le drapeau tricolore ? Pourquoi la séparation des Églises et de l’État ?

Lorsque ces symboles cessent d’être expliqués, ils deviennent progressivement des décors.
C’est précisément ce que Samuel Mayol souhaite éviter. Un symbole civique n’a de sens que s’il est compris, transmis et réinterprété par chaque génération.

Une laïcité de construction plutôt que d’affrontement
Le parcours de Samuel Mayol éclaire cette réflexion. Docteur en sciences de gestion et habilité à diriger des recherches, maître de conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord, ancien directeur de l’IUT de Saint-Denis et directeur de laboratoire, il a reçu en 2015 le Prix national de la laïcité.

Ses travaux récents témoignent d’une continuité remarquable autour des fragilités contemporaines de la communauté républicaine : Laïcité, la République jusqu’au bout en 2023, Fraternités fracturées, Les extrémistes à l’assaut de la République et Antisémitisme, la République en danger en 2024, puis Universités en crises et Littérature et laïcité en 2025.

Rites et République prolonge cette réflexion en déplaçant légèrement la question. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment défendre les valeurs républicaines contre ce qui les menace, mais comment donner envie de les habiter.

Et c’est peut-être ici que le livre devient particulièrement stimulant.

Une République peut-elle vivre sans être aimée ?
Au fond, Samuel Mayol pose une question simple et redoutable : une République peut-elle durablement vivre si elle n’est plus aimée ?

On peut évidemment répondre que le citoyen n’a pas à aimer les institutions et qu’il lui suffit de respecter les lois. Juridiquement, cela est incontestable. Politiquement et humainement, la question est plus complexe.

Une communauté nationale ne se résume pas à l’obéissance à un Code. Elle repose également sur le sentiment qu’au-delà de nos divergences existe quelque chose qui mérite d’être transmis.

Aimer la République ne signifie évidemment pas approuver tous les gouvernements, toutes les politiques ou toutes les institutions. La critique appartient pleinement à la tradition démocratique. Mais critiquer la République suppose encore que l’on considère la chose commune comme suffisamment précieuse pour vouloir la transformer plutôt que l’abandonner.

Le livre de Samuel Mayol conduit ainsi à distinguer la République comme régime politique des gouvernements successifs qui l’administrent. Cette distinction est fondamentale dans toute démarche d’éducation à la citoyenneté.

Un livre particulièrement utile pour les formations VRL

Pour les participants aux formations Valeurs de la République et Laïcité, Rites et République constitue ainsi un support particulièrement intéressant, parce qu’il permet de sortir d’une approche exclusivement juridique.

La laïcité possède naturellement un cadre légal qu’il faut connaître précisément. Mais la connaissance du droit ne suffit pas toujours à comprendre les tensions qui traversent la société. Derrière beaucoup de controverses concernant les appartenances religieuses, culturelles ou identitaires se trouve aussi une question plus profonde : à quoi appartenons-nous ensemble ?

Samuel Mayol nous oblige à regarder cette interrogation sans détour.
La République peut demander aux citoyens de respecter des règles communes. Elle doit également être capable de rendre perceptible ce qui les relie. C’est pourquoi les symboles, les fêtes, les cérémonies et les grandes dates de notre histoire ne sont pas secondaires. Ils constituent autant d’occasions de rendre concrètes les valeurs proclamées.

La fraternité, notamment, ne peut rester un mot gravé sur les façades. Elle prend sens lorsque des citoyens qui ne partagent ni les mêmes origines, ni les mêmes convictions, ni les mêmes modes de vie éprouvent néanmoins qu’ils appartiennent à un espace politique commun.

Pour prolonger la réflexion avec les apprenants

La lecture de l’ouvrage ouvre naturellement plusieurs questions qui peuvent nourrir un échange collectif : de quels rites républicains avons-nous encore besoin aujourd’hui ? Les cérémonies nationales parlent-elles encore aux jeunes générations ? Comment renouveler ces rites sans tomber dans la propagande ? Peut-on créer de nouvelles traditions républicaines ?

Comment construire un sentiment d’appartenance partagé sans effacer les identités particulières ?

Quelle place donner à l’émotion dans la transmission des valeurs de la République ? Enfin, comment faire vivre concrètement la fraternité dans une société traversée par des appartenances multiples ?

Ces interrogations permettent de comprendre que la laïcité ne se réduit jamais à la gestion des religions. Elle participe d’un projet politique plus vaste : organiser pacifiquement la coexistence de citoyens libres et égaux qui ne pensent pas nécessairement de la même manière.

Rites et République rappelle ainsi que la République n’est pas seulement une maison juridique. Elle est aussi une maison commune, et une maison commune doit être entretenue, racontée, transmise et rendue habitable.

Samuel Mayol nous place finalement devant une responsabilité collective. Il ne suffit pas de dénoncer les replis identitaires ; encore faut-il offrir un espace commun où le désir légitime d’appartenance puisse trouver à s’exprimer sans exclusion. Il ne suffit pas de proclamer la fraternité ; il faut lui donner des occasions d’être vécue. Il ne suffit pas non plus de réciter la laïcité ; il faut la faire vivre comme la condition d’une liberté partagée.

C’est sans doute la proposition la plus forte de cet ouvrage : un idéal que l’on ne sait plus transmettre, célébrer et faire vivre risque un jour de ne plus être compris – et donc de ne plus être défendu.

Yonnel Ghernaouti

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